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L'Edito du Directeur
L’empire inca compte parmi les plus grands de l’histoire. En une centaine d’années, une ethnie aux origines obscures installée dans la vallée de Cusco entame une série de conquêtes que rien ne semble arrêter : elle dominera un espace immense, de l’Équateur au Chili, des hauts plateaux des Andes aux plaines désertiques de la côte Pacifique.
Cette civilisation flamboyante est pourtant rarement reconnue comme l’égale des grands empires d’Occident, d’Alexandre à Napoléon. Pour remédier à cette injustice, la Pinacothèque de Paris propose, dans la lignée de ses grandes expositions « Civilisations » (Les soldats de l’éternité,), de porter un regard neuf sur cet empire brillant, sur ses origines et sur sa mystérieuse relation avec l’or. L’Âge d’or hollandais
Lorsque les conquistadors envahissent la région en 1532, ils rencontrent une civilisation complexe. La richesse des sols en métaux précieux et la magnificence de l’orfèvrerie locale donnent naissance au mythe de l’Eldorado. Cependant, c’est à cette époque que naît un malentendu dans la compréhension occidentale du Pérou préhispanique. Il se perpétue jusqu’au début du XXe siècle : l’idée que le Pérou ancien se réduit aux seuls Incas. Or, ceux-ci n’ont dominé les Andes qu’une centaine d’année à partir du XVe siècle (1400-1533). Avant eux, plus de dix civilisations se sont succédé dans la région, chacune bâtissant ses centres administratifs et religieux, apportant sa contribution à la maîtrise des techniques et à l’expression artistique. Aujourd’hui, la Pinacothèque de Paris veut contribuer à la redécouverte de ces civilisations oubliées.
Depuis plus d’un siècle, la difficulté posée par les cultures andines est de les distinguer et de les replacer dans une chronologie claire. Désormais, les chercheurs établissent différents âges appelés « horizons », périodes de centralisation des pouvoirs sous l’égide d’une culture dominante. Ces « horizons » sont entrecoupés de périodes dites intermédiaires, au cours desquels l’autorité centrale se délite. Cependant, en dépit d’évolutions stylistiques propres à chaque période, il apparaît une vision du monde, une tradition culturelle et religieuse commune à l’ensemble des Andes sur plus de trois mille ans. En témoigne la récurrence de certains thèmes iconographiques tels le dieu aux bâtons, omniprésent dans l’imagerie de Chavín aux Incas.
L’implantation humaine en milieu hostile a représenté un véritable défi. La côte, désert d’une aridité extrême, nécessite d’importants aménagements hydrauliques pour fertiliser les sols. Les hauts plateaux de la Cordillère des Andes présentent des problèmes évidents à l’adaptation humaine, comme la raréfaction de l’oxygène, l’aménagement compliqué des terrasses ou les difficultés de communication entre vallées. Enfin, la forte présence de la forêt amazonienne, la selva, jamais conquise ni apprivoisée, devenant rapidement une source de mystères, et dont la faune comme la flore ont nourri en profondeur les mythes des hauts plateaux et de la côte. L’activité sismique est importante et les catastrophes naturelles régulières. N’oublions pas que la disparition de la civilisation mochica est en partie attribuée à un puissant El Niño. La mer poissonneuse compense cependant ces difficultés et offre quelques ressources bienfaisantes.
Cet environnement naturel compliqué et la récurrence des désastres climatiques ont forgé une vision cyclique du monde où le Pachacuti (ou bouleversement de l’équilibre cosmique) est une menace permanente. Pour s’attirer la bienveillance des dieux, un dispositif rituel est mis en place depuis l’origine. L’apaisement des dieux par le sacrifice sera une préoccupation permanente des peuples andins. Les offrandes faites aux divinités et aux ancêtres mythiques sont essentielles à leur survie. Ces cérémonies sont capitales pour assurer le transfert continu de la force vitale irriguant les êtres, la nature, mais aussi toutes les choses animées et inanimées. Les offrandes prennent des formes multiples : humaines lors des sacrifices précédés de batailles rituelles mais aussi, plus traditionnellement, animales ou matérielles avec notamment une profusion d’objets en or.
L’objet de notre exposition aujourd’hui est d’étudier le lien des peuples préhispaniques aux métaux précieux. La plupart des objets en or ont été retrouvés dans des tombes. Ils témoignent de la haute maîtrise technique des orfèvres de l’époque, mais ils soulignent surtout l’importance de ce métal et de sa force symbolique pour les manifestations rituelles. L’or n’avait aucune valeur numéraire pour les peuples andins mais était un matériau étroitement associé à la divinité solaire. L’or faisait partie intégrante du décorum impérial inca, l’empereur étant considéré comme l’incarnation vivante du soleil appelé Inti. Si les Incas ont mis au premier plan la vénération du soleil au point d’en faire une religion d’État, ce culte existe dans les Andes depuis des temps immémoriaux. L’or était plus généralement le privilège des classes dirigeantes et un support essentiel de toute création artistique.
Cependant, il ne convient pas de réduire la virtuosité des créateurs précolombiens à la métallurgie. Leur talent s’est étendu à tous les domaines de l’art: le textile, l’art de la plume, la sculpture sur pierre ou sur bois mais aussi la céramique. La recherche a fait ces dernières années des progrès étonnants en la matière. L’analyse formelle tend à regrouper les poteries, les attribuant à un maître, un atelier ou une école —l’absence de signature est compensée par une identification stylistique. Mais c’est l’analyse iconographique qui enrichit le plus nos connaissances sur les rituels précolombiens et la cosmogonie andine.
Rappelons que les sources au service de l’historien et de l’archéologue sont malheureusement encore très lacunaires. La méthodologie actuelle repose toujours sur la lecture des chroniques espagnoles, pourtant hautement subjectives, l’analyse iconographique, notamment de l’imagerie réaliste de la céramique mochica, et l’ethnologie. Les hésitations fréquentes dans l’analyse engagent à la plus grande prudence dans les interprétations.
Cette exposition n’aurait pu être réalisée sans le soutien et la confiance dont nous ont honoré les neuf musées péruviens les plus prestigieux ainsi que les quatre musées européens qui complètent la sélection. Ces institutions n’ont pas hésité à se dessaisir des principaux joyaux de leurs collections afin de les faire découvrir au public français. Ces œuvres uniques, jamais présentées en France, ont été sélectionnées par Paloma Carcedo de Mufarech, assistée d’Antonio Aimi et de Giuseppe Orefici. Leur expertise reconnue mondialement permet à la Pinacothèque de Paris d’offrir aujourd’hui à ses visiteurs un panorama limpide de ces civilisations aussi complexes que fascinantes. Qu’ils en soient ici infiniment remerciés, ainsi que Madame Cecilia Bákula Budge, directrice de l’Institut National de Culture du Pérou, sans qui ce projet n’aurait jamais vu le jour.
Marc Restellini, Directeur de la Pinacothèque de Paris
Légende photo : Masque, culture sicán (800 – 1350 apr. J.-C.), intermédiaire récent, or, Laminé/Repoussé/Soudé, 379 x 649 mm, Musée archéologique national Brüning, Lambayeque (MANB-00003), Musée archéologique national Brüning, Lambayeque © Photo : Joaquín Rubio Roach












